Podcasts.

Saison1 : La Ligue du LOL

Saison2 : Inceste

Un podcast sur les injustices structurelles. La saison 2, intitulée “Ou peut-être une nuit”, en 6 épisodes, est consacrée au silence le plus épais qui fait encore taire les victimes de violences sexuelles: celui qui entoure l’inceste.Pour soutenir Louie et participer au financement de ses créations, adhérez au club Louie!

Journal confiné d’une évadée (6).

Photo : VP.

Temps ne tient plus en place.

C’était prévisible. Il va, il vient. Par moment, je ne le vois même pas passer.

Il entend le monde s’agiter à l’extérieur et il veut être de la partie.

Moi, égoïstement, j’essaie de le garder pour moi toute seule.

Les bulles sociales se sont élargies et nous sommes souvent un peu plus nombreux à la maison.

Colère vient de temps en temps avec Injustice. Ils aiment nous titiller et semer le doute dans notre cocon.

Peur s’installe de plus en plus, un peu comme s’il était chez lui.

Du coup, Solitude se sent dépossédé et ne trouve plus sa place.

Silence n’a rien contre peur mais il n’aime pas trop colère et injustice.

J’ai l’impression de devoir gérer tout ce petit monde, de devoir sans cesse mettre des limites.

Tout le monde veut attirer toute mon attention. C’est à celui qui sera le plus convaincant.

Comment tout cela se terminera?

Ah oui, je suis toujours confinée. Pour moi, rien n’a changé encore.

Mots. rencontres.

On n’imagine pas que c’est durant un confinement, à 41 ans, qu’on va avoir la chance de faire deux rencontres exceptionnelles dans sa vie. Presque coup sur coup.

En temps normal, oui, pourquoi pas mais là, en confinement….Et pourtant…

Deux rencontres, deux fois le même prénom. Etrange la vie.

La première. Une rencontre pépite comme on croit qu’on les a toutes faites à un certain moment de son existence. Mais non, la vie réserve encore des surprises à cet âge. Tant mieux. Quel bonheur, alchimie immédiate, valeurs intactes de part et d’autre, évidente sincérité. Merci la vie, dans ces moments extrêment difficiles et inhumains de m’offrir cela. A moi qui accède si rarement aux émotions profondes de peur de me mettre en danger, à moi qui m’accroche à mon mental et aux mots couchés sur le papier comme d’autres à leur précieux.

Une personne désintéressée, sensible, attentionnée qui se nourrit presque exclusivement du bien qu’elle fait aux autres. Et pas qu’en période de confinement. Le juste inverse d’un vampire narcissique en fait mais ça n’a même pas de nom. Un héros, un vrai, de première ligne. Un être qui redonne confiance en Nous. Merci et chapeau l’artiste.

Et puis, ce matin… Réveil difficile, nuit difficile déjà pour commencer. Le sommeil ne voulait pas, ce qui m’arrive si rarement. Humeur maussade, une fois de plus, je cherche le sens de tout.

Deux petites choses illuminent cependant ma journée. Je vais passer à la résidence de Papy lui porter quelques affaires en fin de journée, je ne le verrai pas mais je serai tout près de lui et comme toujours, je prends plaisir à joindre à son linge, de quoi grignoter, de quoi boire, une longue lettre d’amour…. Je dessine des coeurs sur les sachets, j’écris partout où il y a de la place.

Et puis, j’attends un colis. Moi qui ne commande jamais rien. J’attends un colis car je prépare un cadeau pour ma rencontre pépite justement. Toujours là pour les autres, j’ai envie de lui montrer que nous aussi, les autres, nous sommes là pour lui.

Dans ma morosité du matin, je décide de sortir vider ma boîte aux lettres et regarder si le camion de livraison est là. Rien en vue mais du courrier dans la boîte que je ne vide jamais ou presque.

J’ouvre la grosse enveloppe mais je sais de qui elle vient car elle fait suite à un échange sur Messenger. Echange très bref et étrange. Un peu angoissant même. Un ami de longue date mais que par la force de la vie, je vois peu. Je me suis déjà souvent dit que « trop peu » d’ailleurs car je l’apprécie sincèrement. Il veut m’envoyer quelque chose mais la description est très floue. Connaissant un peu ses compétences, je m’inquiète de ne pas savoir y répondre honorablement. Mais j’ai envie de lui faire plaisir.

J’ouvre la grosse enveloppe donc, et surprise, l’objet (je dis l’objet parce que je ne lui ai pas dit que je vous parlerais de lui) n’a rien à voir avec ce que je sais de lui. Ou du coup, de ce que je croyais savoir.

Je m’écroule. Dans le bon sens, positivement.

Je me rends compte que je pressentais parfaitement cet ami, instinctivement mais que je ne le connais pas. Nous nous sommes rencontrés la première fois en 1997. Je le sais parce que je me souviens très bien de notre rencontre. J’ai un peu honte de moi. Autant d’années sans avoir pris le temps de discuter sincèrement. C’est aujourd’hui, en plein confinement que je fais enfin sa connaissance. Il est ma deuxième rencontre de confinement. Merci la vie. J’espère qu’après tout ça, nous aurons le temps de partager de bons moments, vraiment, sincèrement.

Il y a donc encore de l’espoir ou des raisons d’espérer. Ouf…

Ils se reconnaitront peut-être…

La voix de Papy.

Mon Papy, mon trésor ! ❤️

Je suis dans une maison de repos à Bruxelles depuis quelques mois parce que je n’étais plus assez autonome pour vivre seul, ni même pour me contenter de quelques visites par jour de personnel compétent et ma famille travaille. Le choix, un peu forcé, s’est fait suite à une chute. C’était difficile de quitter le dernier chez moi où j’ai vécu plus de soixante ans avec mon épouse. Je faisais encore mes comptes, mon courrier, ma lessive, mon repassage…. C’était en décembre dernier.

Heureusement, je suis bien ici. Ma famille vient me voir dès que possible, ma petite-fille vient dîner avec moi chaque dimanche et nous passons l’après-midi à nous deux à discuter, à nous rappeler les bons souvenirs.

Le personnel est formidable. Attentionné, professionnel et créatif. Ils font tout leur possible pour rendre ces moments moins pénibles pour nous, les résidents.

J’étais bien…

Très vite, le virus est entré dans ce petit cocon.

Le virus m’a contaminé. J’ai passé une semaine à l’hôpital. Au milieu de médecins masqués et déguisés en astronautes mais charmants. J’ai quitté la résidence seul, sans mes proches, j’étais mal et désorienté. C’était violent, angoissant, traumatisant.

Je suis maintenant de retour dans ma résidence. Mes constantes sont bonnes mais mon moral dégringole. J’ai confié aux infirmières ce matin que je voulais mourir.

A distance, ma petite-fille fait de son mieux. Elle me téléphone plusieurs fois par jour, elle me réexplique chaque fois qu’elle ne peut pas venir pour le moment, que tout le monde est confiné. Qu’il faut garder le moral, qu’elle m’aime et que je lui manque. Qu’elle attend avec impatience de pouvoir venir me serrer dans ses bras. Parfois, je ne réponds plus au téléphone. Souvent, je ne mange pas. Je baisse les bras.

Elle m’écrit chaque jour une lettre d’amour que les infirmières me lisent. Elle téléphone trois fois par jour aux infirmières pour prendre de mes nouvelles, elle s’occupe de mon linge, elle cache d’autres lettres dans mon sac, des petites choses à boire, à grignoter dans des sachets sur lesquels elle met des petits mots, des coeurs…

Du côté de la résidence, le personnel se donne à fond. Ils ont récolté du muguet pour pouvoir offrir un petit bouquet à chaque résident le premier mai, ils ont créé un Facebook interne sur lequel ils mettent chaque jour des photos et des petits mots drôles et tendres pour nous tenir en lien. Nos proches peuvent envoyer des cartes virtuelles avec des photos qui sont imprimées en grand et distribuées aux résidents. Bref, ils ne manquent pas de créativité pour nous rendre la vie un peu plus douce.

Mais ça ne suffit plus. Ca ne va pas.

Ca ne va pas depuis trop longtemps.

Quand ma petite-fille était ado, elle nous accompagnait souvent dans des résidences pour personnes âgées pour rendre visite à l’une ou l’autre de nos connnaissances. Le personnel avait du temps. Ils s’arrêtaient pour discuter un peu, ils connaissaient les résidents. Aujourd’hui – et déjà depuis plusieurs années – ils n’ont plus le temps. Quand un résident sonne pour un besoin pressant, on vient le chercher (mieux vaut d’ailleurs ne pas être trop pressé, il faut parfois bien un quart d’heure), on le dépose aux toilettes et on se sauve pour s’occuper d’un autre qui a sonné. Quand le résident a terminé, il sonne à nouveau et il attend, parfois longtemps, les fesses à l’air, mal installé, que l’aide-soignante revienne s’occuper de lui. Elle nous récupère, nous réinstalle dans le fauteuil. Je n’ai pas eu le temps de me laver les mains car elle est pressée et se sauve parce que deux ou trois autres ont sonné, qu’elle doit répondre au téléphone aux familles, qu’elle doit porter un médicament au voisin, qu’elle doit remplir le rapport, qu’elle doit téléphoner au médecin, qu’elle doit apporter le goûter à tout l’étage, prendre la température de la voisine…

Quand vient l’heure du repas, pareil, le plateau est déposé sur la table et on reviendra le chercher plus tard. Si vous n’avez pas su manger seul, le plateau repart sans que vous y ayez touché. Si, dans votre rapport, il est noté qu’il faut couper vos tartines, alors c’est en cuisine que l’opération est effectuée.

Parfois, ils n’ont pas le temps de refaire le lit. Il reste défait toute la journée.J’ai bien essayé de le faire moi-même mais j’ai failli tomber. Alors je l’ai laissé défait. Toute la journée.

Pour ma toilette, l’aide-soignante met du savon sur le gant de toilette et me laisse là, sur ma chaise, tout nu et va mettre du savon sur le gant de toilette du voisin. Je dois me tenir d’une main au lavabo car je n’ai plus d’équilibre. Comme je n’ai plus de sensibilité au bout des doigts, j’ai du mal à me laver. Parfois, quand elle revient pour m’essuyer énergiquement et rapidement, je n’ai pas eu le temps de me laver les dents, de me coiffer. C’est ma réalité. Moi qui ai toujours beaucoup travaillé, au service des autres. Ma dignité, ma fierté en prennent un coup. Je le vis très mal. Mais je ne dis rien car je ne veux pas déranger.

Plus personne n’a le temps de parler avec nous, de nous considérer autrement que comme des numéros. Sauf, quand on a la chance d’avoir un ergothérapeute ou un psychologue dans la résidence qui doit se partager entre toutes ces âmes. L’autre jour, l’un de nos ergos me disait avec fierté que la veille, il avait été très satisfait d’avoir pu réaliser 16 vidéoconférences pour des résidents et leurs familles sur la journée. Nous sommes 150 ici… Je n’ai rien dit. Ils sont deux ergos.

Nos chambres sont nettoyées en vitesse, dans les grandes lignes avant de passer aux suivantes car il y a un nombre de chambres à nettoyer sur l’heure. Ma petite-fille voulait nettoyer mon frigo mais le confinement…

Je ne sais pas nettoyer mon dentier. Ma petite-fille le faisait, avant le confinement. Pareil pour mes oreilles. Elle rangeait mon linge avec soin en m’expliquant comment elle organisait mon armoire. Elle complétait mon calendrier, me rappelait les choses importantes… Ici, personne n’a le temps.

Tous ces gens formidables n’ont plus le temps de s’occuper de nous parce qu’ils ne sont pas assez nombreux. Parce qu’ils coûtent trop cher. Parce que ce que nous payons chaque mois pour être ici (et qui dépasse largement ma pension et vide peu à peu les économies de toute une vie, même de nos deux vies, économies que nous avions faites pour nos enfants et petits-enfants, il faudra d’ailleurs que ma petite-fille vide mon appartement après le confinement pour le vendre afin de payer ma « luxueuse » vie d’aujourd’hui) doit rapporter un maximum d’argent à des actionnaires qui ont investi dans le vieux. Tout est compté, recompté, épargné, limité, récupéré. Tout. Même le temps qu’on nous consacre. Même les sourires qu’on nous adressent. Certains, beaucoup de membres du personnel, sont des rebelles ici et tentent de faire un maximum malgré tout cela. Mais ils s’usent et s’épuisent. Même en dehors du confinement.

J’ai mal. J’ai tant donné aux autres toute ma vie. Je suis tout seul. Parce que couper ma solitude coûte de l’argent et ce n’est pas rentable. Je ne rapporte rien. Je coûte.

Je pense à mes enfants, mes petits-enfants et je me dis que ce sera pire plus tard.

Qui aura les moyens, après de plus longues années de travail encore de rester chez lui en s’assurant les soins nécessaires à domicile? Qui pourra se payer le luxe d’une résidence dans laquelle on viendra lui déposer sa gamelle trois fois par jour sans avoir le temps de le regarder?

Ma petite-fille lit des commentaires très violents sur Facebook. Des gens qui lui disent qu’elle n’avait qu’à pas jeter son Papy dans un home et s’en occuper elle-même. Mais elle travaille tous les jours et ses enfants travailleront tous les jours jusqu’à un âge déraisonnable et ne pourront pas s’occuper d’elle pour pouvoir avoir, à leur tour une toute petite pension qui ne leur permettra pas de finir confortablement et décemment leur vie.

J’ai peur pour vous tous. Les résidences, les hôpitaux, les écoles, le monde humain et social non rentable. Vos vies ne valent pas grand chose et je ne m’en rendais pas compte quand j’étais plus jeune.

Je ne croyais pas, un jour me réveiller en me disant: »Vivement que tout cela se termine »…

Après tout ça, les applaudissements de 20h ne suffiront plus…