La voix de Papy.

Mon Papy, mon trésor ! ❤️

Je suis dans une maison de repos à Bruxelles depuis quelques mois parce que je n’étais plus assez autonome pour vivre seul, ni même pour me contenter de quelques visites par jour de personnel compétent et ma famille travaille. Le choix, un peu forcé, s’est fait suite à une chute. C’était difficile de quitter le dernier chez moi où j’ai vécu plus de soixante ans avec mon épouse. Je faisais encore mes comptes, mon courrier, ma lessive, mon repassage…. C’était en décembre dernier.

Heureusement, je suis bien ici. Ma famille vient me voir dès que possible, ma petite-fille vient dîner avec moi chaque dimanche et nous passons l’après-midi à nous deux à discuter, à nous rappeler les bons souvenirs.

Le personnel est formidable. Attentionné, professionnel et créatif. Ils font tout leur possible pour rendre ces moments moins pénibles pour nous, les résidents.

J’étais bien…

Très vite, le virus est entré dans ce petit cocon.

Le virus m’a contaminé. J’ai passé une semaine à l’hôpital. Au milieu de médecins masqués et déguisés en astronautes mais charmants. J’ai quitté la résidence seul, sans mes proches, j’étais mal et désorienté. C’était violent, angoissant, traumatisant.

Je suis maintenant de retour dans ma résidence. Mes constantes sont bonnes mais mon moral dégringole. J’ai confié aux infirmières ce matin que je voulais mourir.

A distance, ma petite-fille fait de son mieux. Elle me téléphone plusieurs fois par jour, elle me réexplique chaque fois qu’elle ne peut pas venir pour le moment, que tout le monde est confiné. Qu’il faut garder le moral, qu’elle m’aime et que je lui manque. Qu’elle attend avec impatience de pouvoir venir me serrer dans ses bras. Parfois, je ne réponds plus au téléphone. Souvent, je ne mange pas. Je baisse les bras.

Elle m’écrit chaque jour une lettre d’amour que les infirmières me lisent. Elle téléphone trois fois par jour aux infirmières pour prendre de mes nouvelles, elle s’occupe de mon linge, elle cache d’autres lettres dans mon sac, des petites choses à boire, à grignoter dans des sachets sur lesquels elle met des petits mots, des coeurs…

Du côté de la résidence, le personnel se donne à fond. Ils ont récolté du muguet pour pouvoir offrir un petit bouquet à chaque résident le premier mai, ils ont créé un Facebook interne sur lequel ils mettent chaque jour des photos et des petits mots drôles et tendres pour nous tenir en lien. Nos proches peuvent envoyer des cartes virtuelles avec des photos qui sont imprimées en grand et distribuées aux résidents. Bref, ils ne manquent pas de créativité pour nous rendre la vie un peu plus douce.

Mais ça ne suffit plus. Ca ne va pas.

Ca ne va pas depuis trop longtemps.

Quand ma petite-fille était ado, elle nous accompagnait souvent dans des résidences pour personnes âgées pour rendre visite à l’une ou l’autre de nos connnaissances. Le personnel avait du temps. Ils s’arrêtaient pour discuter un peu, ils connaissaient les résidents. Aujourd’hui – et déjà depuis plusieurs années – ils n’ont plus le temps. Quand un résident sonne pour un besoin pressant, on vient le chercher (mieux vaut d’ailleurs ne pas être trop pressé, il faut parfois bien un quart d’heure), on le dépose aux toilettes et on se sauve pour s’occuper d’un autre qui a sonné. Quand le résident a terminé, il sonne à nouveau et il attend, parfois longtemps, les fesses à l’air, mal installé, que l’aide-soignante revienne s’occuper de lui. Elle nous récupère, nous réinstalle dans le fauteuil. Je n’ai pas eu le temps de me laver les mains car elle est pressée et se sauve parce que deux ou trois autres ont sonné, qu’elle doit répondre au téléphone aux familles, qu’elle doit porter un médicament au voisin, qu’elle doit remplir le rapport, qu’elle doit téléphoner au médecin, qu’elle doit apporter le goûter à tout l’étage, prendre la température de la voisine…

Quand vient l’heure du repas, pareil, le plateau est déposé sur la table et on reviendra le chercher plus tard. Si vous n’avez pas su manger seul, le plateau repart sans que vous y ayez touché. Si, dans votre rapport, il est noté qu’il faut couper vos tartines, alors c’est en cuisine que l’opération est effectuée.

Parfois, ils n’ont pas le temps de refaire le lit. Il reste défait toute la journée.J’ai bien essayé de le faire moi-même mais j’ai failli tomber. Alors je l’ai laissé défait. Toute la journée.

Pour ma toilette, l’aide-soignante met du savon sur le gant de toilette et me laisse là, sur ma chaise, tout nu et va mettre du savon sur le gant de toilette du voisin. Je dois me tenir d’une main au lavabo car je n’ai plus d’équilibre. Comme je n’ai plus de sensibilité au bout des doigts, j’ai du mal à me laver. Parfois, quand elle revient pour m’essuyer énergiquement et rapidement, je n’ai pas eu le temps de me laver les dents, de me coiffer. C’est ma réalité. Moi qui ai toujours beaucoup travaillé, au service des autres. Ma dignité, ma fierté en prennent un coup. Je le vis très mal. Mais je ne dis rien car je ne veux pas déranger.

Plus personne n’a le temps de parler avec nous, de nous considérer autrement que comme des numéros. Sauf, quand on a la chance d’avoir un ergothérapeute ou un psychologue dans la résidence qui doit se partager entre toutes ces âmes. L’autre jour, l’un de nos ergos me disait avec fierté que la veille, il avait été très satisfait d’avoir pu réaliser 16 vidéoconférences pour des résidents et leurs familles sur la journée. Nous sommes 150 ici… Je n’ai rien dit. Ils sont deux ergos.

Nos chambres sont nettoyées en vitesse, dans les grandes lignes avant de passer aux suivantes car il y a un nombre de chambres à nettoyer sur l’heure. Ma petite-fille voulait nettoyer mon frigo mais le confinement…

Je ne sais pas nettoyer mon dentier. Ma petite-fille le faisait, avant le confinement. Pareil pour mes oreilles. Elle rangeait mon linge avec soin en m’expliquant comment elle organisait mon armoire. Elle complétait mon calendrier, me rappelait les choses importantes… Ici, personne n’a le temps.

Tous ces gens formidables n’ont plus le temps de s’occuper de nous parce qu’ils ne sont pas assez nombreux. Parce qu’ils coûtent trop cher. Parce que ce que nous payons chaque mois pour être ici (et qui dépasse largement ma pension et vide peu à peu les économies de toute une vie, même de nos deux vies, économies que nous avions faites pour nos enfants et petits-enfants, il faudra d’ailleurs que ma petite-fille vide mon appartement après le confinement pour le vendre afin de payer ma « luxueuse » vie d’aujourd’hui) doit rapporter un maximum d’argent à des actionnaires qui ont investi dans le vieux. Tout est compté, recompté, épargné, limité, récupéré. Tout. Même le temps qu’on nous consacre. Même les sourires qu’on nous adressent. Certains, beaucoup de membres du personnel, sont des rebelles ici et tentent de faire un maximum malgré tout cela. Mais ils s’usent et s’épuisent. Même en dehors du confinement.

J’ai mal. J’ai tant donné aux autres toute ma vie. Je suis tout seul. Parce que couper ma solitude coûte de l’argent et ce n’est pas rentable. Je ne rapporte rien. Je coûte.

Je pense à mes enfants, mes petits-enfants et je me dis que ce sera pire plus tard.

Qui aura les moyens, après de plus longues années de travail encore de rester chez lui en s’assurant les soins nécessaires à domicile? Qui pourra se payer le luxe d’une résidence dans laquelle on viendra lui déposer sa gamelle trois fois par jour sans avoir le temps de le regarder?

Ma petite-fille lit des commentaires très violents sur Facebook. Des gens qui lui disent qu’elle n’avait qu’à pas jeter son Papy dans un home et s’en occuper elle-même. Mais elle travaille tous les jours et ses enfants travailleront tous les jours jusqu’à un âge déraisonnable et ne pourront pas s’occuper d’elle pour pouvoir avoir, à leur tour une toute petite pension qui ne leur permettra pas de finir confortablement et décemment leur vie.

J’ai peur pour vous tous. Les résidences, les hôpitaux, les écoles, le monde humain et social non rentable. Vos vies ne valent pas grand chose et je ne m’en rendais pas compte quand j’étais plus jeune.

Je ne croyais pas, un jour me réveiller en me disant: »Vivement que tout cela se termine »…

Après tout ça, les applaudissements de 20h ne suffiront plus…

3 commentaires sur “La voix de Papy.

  1. Comme ce doit être dur. Je vous souhaite beaucoup de courage à tous les deux pour traverser cette épreuve. Il faut se dire qu’au moins, malgré la distance du confinement, tu es là pour lui. Tu peux lui apporter un peu de réconfort. Votre relation a l’air magnifique.
    Je n’ai pas pu accompagner les dernières années de mon papy car je vis à 3000 km de la Belgique, et ce regret me tourmentera jusqu’à la fin de mes jours 😦
    Courage, bientôt tu pourras le serrer dans tes bras.

    Aimé par 1 personne

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