Journal confiné d’une évadée (6).

Photo : VP.

Temps ne tient plus en place.

C’était prévisible. Il va, il vient. Par moment, je ne le vois même pas passer.

Il entend le monde s’agiter à l’extérieur et il veut être de la partie.

Moi, égoïstement, j’essaie de le garder pour moi toute seule.

Les bulles sociales se sont élargies et nous sommes souvent un peu plus nombreux à la maison.

Colère vient de temps en temps avec Injustice. Ils aiment nous titiller et semer le doute dans notre cocon.

Peur s’installe de plus en plus, un peu comme s’il était chez lui.

Du coup, Solitude se sent dépossédé et ne trouve plus sa place.

Silence n’a rien contre peur mais il n’aime pas trop colère et injustice.

J’ai l’impression de devoir gérer tout ce petit monde, de devoir sans cesse mettre des limites.

Tout le monde veut attirer toute mon attention. C’est à celui qui sera le plus convaincant.

Comment tout cela se terminera?

Ah oui, je suis toujours confinée. Pour moi, rien n’a changé encore.

Journal confiné d’une évadée (5).

Aujourd’hui, c’est la guerre à la maison. Solitude et moi sommes en conflit ouvert avec Temps.

Il commence a en avoir assez du confinement. Il veut que les choses s’accélèrent, il veut sortir, allez vite, courir comme avant.

Silence? Aucune réaction, comme d’habitude. Nous? Pas du tout d’accord.

Pas pour les mêmes raisons. Solitude veut me garder pour lui tout seul. Moi, j’ai peur du monstre dehors.

Je ne le connais pas bien mais sur les réseaux, dans les journaux, on parle de lui tout le temps.

Il y a des tas de légendes qui racontent son histoire. En réalité, comme personne ne le connaît. Tout le monde y met son grain de sel sans trop de certitudes.

Du coup, alors qu’on essaie de le réduire à pas grand chose, il grandit encore et encore en se nourrissant de nos incertitudes.

Il est invisible et il n’a que de mauvaises intentions à notre égard. Il est tout seul, nous sommes des milliards mais il est très fort. Il essaie même de nous empêcher de nous aimer. Heureusement, nous sommes créatifs. Il se nourrit de nos souffles, de nos échanges, de notre nombre, de nos faiblesses. Il n’a aucune pitié. Même nos meilleurs chevaliers qui ont l’habitude de nous défendre contre les monstres et qui luttent aujourd’hui principalement contre lui ont du mal à le cerner.

Il peut être partout et c’est ça qui me fait peur.

Chaque jour, les grands seigneurs nous font un état de la bataille. En tout cas, de ce qu’ils savent de la bataille. Il perd du terrain semble-t-il.

Pour l’instant, nous nous cachons. Il ne faut pas qu’il nous trouve mais pour lutter contre lui, certains doivent sortir et ne peuvent se cacher. D’autres, pensent aux caisses du royaume et en oublient le bien-être des habitants. La tension est donc vive entre les grands seigneurs. Ca aussi, ça me fait peur.

J’essaie d’expliquer cela, comme ça, simplement à Temps mais après ses heures oisives, il a vraiment envie de sortir se dégourdir les jambes. Il n’entend pas mes arguments.

Je sens que les prochains jours vont être tendus à la maison…

Journal confiné d’une évadée (4).

Les journées se suivent et se ressemblent. Sans trop de surprises.

Avec des hauts et des bas, nous prenons nos marques tous les quatre. Silence prend beaucoup de place mais, il n’est pas dérangeant, je le laisse faire comme s’il était chez lui. Temps a toujours été là mais le voir s’étirer de la sorte à longueur de journée est… déstabilisant et parfois frustrant. Solitude et moi réfléchissons beaucoup. Peut-être trop c’est vrai mais nous n’avons pas grand chose d’autre à faire…

Hier soir, Manu a prolongé en France le « cocooning forcé, obligé,confinant ». J’ai vu Solitude et Silence se détendre à cette annonce.

Ici, en Belgique, nous suivrons sans doute.

Photo : TPerdus

Moi, je tousse, j’ai un peu mal aux poumons. Je ne sais pas si c’est lié aux allergies, si c’est psychosomatique ou coronavirant. En dehors de cela, je me sens bien, pas de fatigue, pas de fièvre, pas de perte de goût. Croisons les doigts.

Ca fait plus d’un mois que je n’ai vu personne en dehors du moment des courses. Trois fois je crois depuis le début et j’applique tous les gestes barrières plutôt deux fois qu’une. En dehors de cela et de porter une fois par semaine du linge à mon Papy (sortir de la voiture, déposer le linge dans le sas de sa résidence, aucun contact avec personne, remonter dans la voiture et rentrer chez moi), je n’ai fait aucune promenade, aucune sortie « détente ». Je n’en tire pas spécialement de fierté, c’est juste que sortir me fait peur. Je ne me sens pas enfermée pour autant, que du contraire. Je ne ressens pas de manque. Ni du dehors, ni des autres, en dehors de mon Papy évidemment. J’ai pourtant, j’avais pourtant, une vie active et sociale bien remplie. J’ai beaucoup d’amis, une famille, des activités… Mais rien ne me manque. La présence de mes trois comparses me suffit amplement.

C’est bien cela qui m’inquiète, ce n’est pas normal. Quand je pense à l’après, que je m’imagine prendre les transports en commun, aller en ville, les escalators, le bruit, la foule, le monde, le mouvement rapide du monde, les yeux rivés sur les smartphones dans les transports, les stress professionnels, les « urgences »… Mes émotions balancent entre la peur, le désintérêt total et le sentiment d’inutilité, de folie et un certain refus de la situation à venir.

Ces sentiments vont s’intensifier d’après Solitude, Silence et Temps. Je le sais, je le ressens un peu plus chaque jour. Je ne veux plus d’un monde comme celui d’avant mais celui d’après me fait peur. Il n’a aucun sens à mes yeux. J’attendais tellement une pause générale. Si ce n’était pas au détriment d’autres personnes, … Ce serait vraiment bien en ce qui me concerne. J’ai peur de ce monde d’après parce que je suis persuadée qu’il ne sera pas meilleur que celui d’avant, que les leçons ne seront pas tirées. J’espère me tromper…

Ne culpabilise pas de ne pas culpabiliser de ton confinement me dit Solitude.

Non, c’est vrai dit Silence, j’ai aussi enfin l’impression d’exister, je te comprends.

Temps s’en moque royalement, il dit que pour lui, cela ne change absolument rien. C’est vrai qu’il n’a jamais vraiment tenu compte des autres pour faire sa vie, c’est quand même un bel égoïste quand j’y pense. Ca fait rire Silence qui a capté ma pensée.

Temps me dit qu’Ennui voudrait bien passer. Mais je lui rétorque que nous sommes en confinement au cas où il aurait oublié, qu’il reste chez lui. Je ne me suis jamais trop entendue avec lui de toute façon, un peu trop pédant à mon goût. Temps a l’air déçu. Ca m’est égal.

Durant la journée, je les laisse tous les trois régulièrement sur le côté pendant que je télétravaille. Mais c’est de plus en plus difficile de se concentrer. Quand on perd un peu le sens de ce que l’on fait…

Solitude m’appelle. Rien, il ne sait rien faire sans moi celui-là.

Journal confiné d’une évadée. (3)

Photo: TPerdus

Ce n’est qu’un début…

Il va falloir apprendre à sortir de sa peau. Il va falloir poser nos yeux sur l’Autre, vraiment.

Pas faire semblant.

Une renaissance des sens qui ne peut pas être l’exacte répétition de nos éloignements.

L’air n’a déjà plus la même odeur; le ciel, la même couleur.

Retour aux choses premières, à l’animal.

Pour redevenir des Humains.

Lister ce qui doit être fait, ce qui n’a plus d’importance.

Il fallait cela pour en faire le constat?

Triste.

Journal confiné d’une évadée. (2)

Photo : TPerdus

Solitude, Silence et Temps me questionnent.

Je n’ai plus le choix, les écouter.

Comment sera le monde après?

Comment sera ta vie ?

Qu’est-ce qui va changer?

Qu’est-ce que tu vas changer?

Est-ce que tu as compris?

Nous nous sommes réunis tous les trois

Nous voulions te poser ces questions.

Réfléchis.

Réfléchis bien.

Cette réunion est un cadeau précieux.

Fais-en bon usage!

Mais déjà le changement est en cours…

Journal confiné d'une évadée. (1)

Une semaine.

Une première semaine.

Encore combien de semaines?

Ca ressemble à une plainte?

Ce n’en est pas une.

Morning Sun – 1952 – Edward Hopper

Silence m’enveloppe, il est presque majestueux.

Je m’entends à nouveau penser.

Temps aussi s’étire à l’envi et fait son paresseux

Il se roule sur le sol, au soleil et fait le gros dos.

M’offre une chance unique de nous retrouver,

Solitude et moi.

Il était temps.

Tout devait s’arrêter.

Cape Cod Morning – 1950 – Edward Hopper.

Tout relâcher et réveiller ses sens.

Se désengourdir pour sortir du rêve.

Ouvrir grands les yeux et respirer

Lentement, profondément.

Essentiel ou accessoire?

Trier en soi l’accessoire et garder aussi le presqu’essentiel,

Pour le plaisir mais prendre le temps

de ne pas le faire au détriment des autres.

Grand nettoyage de printemps.

Réapprendre à penser, à marcher, à évoluer,

A écouter Silence qui parlait dans le vide.

Après un long sommeil.

Je m’avais manqué.

Pardon.