Mots. Colère.

Photo : TPerdus

Elle est de plus en plus énorme.

Elle veut prendre toute la place.

Elle dirige tout et ne demande l’avis de personne.

Elle ne sait pas faire la part des choses.

Elle m’étouffe.

Elle se nourrit de l’injustice et elle en redemande.

Parfois aussi, elle me fait du bien et je m’en veux.

Elle écarte les murs pour me faire de la place, me laisser reprendre de l’air.

Frappe les limites de ses poings et essaie de les faire disparaitre.

Elle évacue, tout dans n’importe quel ordre, en flux continu.

Elle démarre au quart de tour et tout est bon pour l’allumer.

Elle me griffe le visage pour entrer.

Elle prend possession des muscles de ma bouche.

Crache sur les autres, le premier qui passe et ceux qui vont suivre.

Elle fait mal à tout le monde, souvent.

Elle peut donner naissance à des actions

qui elles, donneront naissance au changement

mais pas toujours pour le meilleur.

Elle pense régler les choses mais ne fait que les assommer,

Elles reviendront plus fortes.

Elle croit assurer un répit mais c’est un leurre.

Elle manque souvent d’arguments et s’en fiche.

Elle est violente, agressive et ne guérit de rien.

Elle est parfois aussi, une soupape de décompression

Quand l’injustice est trop forte.

Alors, aujourd’hui, elle a le droit d’être là.

Journal confiné d’une évadée (4).

Les journées se suivent et se ressemblent. Sans trop de surprises.

Avec des hauts et des bas, nous prenons nos marques tous les quatre. Silence prend beaucoup de place mais, il n’est pas dérangeant, je le laisse faire comme s’il était chez lui. Temps a toujours été là mais le voir s’étirer de la sorte à longueur de journée est… déstabilisant et parfois frustrant. Solitude et moi réfléchissons beaucoup. Peut-être trop c’est vrai mais nous n’avons pas grand chose d’autre à faire…

Hier soir, Manu a prolongé en France le « cocooning forcé, obligé,confinant ». J’ai vu Solitude et Silence se détendre à cette annonce.

Ici, en Belgique, nous suivrons sans doute.

Photo : TPerdus

Moi, je tousse, j’ai un peu mal aux poumons. Je ne sais pas si c’est lié aux allergies, si c’est psychosomatique ou coronavirant. En dehors de cela, je me sens bien, pas de fatigue, pas de fièvre, pas de perte de goût. Croisons les doigts.

Ca fait plus d’un mois que je n’ai vu personne en dehors du moment des courses. Trois fois je crois depuis le début et j’applique tous les gestes barrières plutôt deux fois qu’une. En dehors de cela et de porter une fois par semaine du linge à mon Papy (sortir de la voiture, déposer le linge dans le sas de sa résidence, aucun contact avec personne, remonter dans la voiture et rentrer chez moi), je n’ai fait aucune promenade, aucune sortie « détente ». Je n’en tire pas spécialement de fierté, c’est juste que sortir me fait peur. Je ne me sens pas enfermée pour autant, que du contraire. Je ne ressens pas de manque. Ni du dehors, ni des autres, en dehors de mon Papy évidemment. J’ai pourtant, j’avais pourtant, une vie active et sociale bien remplie. J’ai beaucoup d’amis, une famille, des activités… Mais rien ne me manque. La présence de mes trois comparses me suffit amplement.

C’est bien cela qui m’inquiète, ce n’est pas normal. Quand je pense à l’après, que je m’imagine prendre les transports en commun, aller en ville, les escalators, le bruit, la foule, le monde, le mouvement rapide du monde, les yeux rivés sur les smartphones dans les transports, les stress professionnels, les « urgences »… Mes émotions balancent entre la peur, le désintérêt total et le sentiment d’inutilité, de folie et un certain refus de la situation à venir.

Ces sentiments vont s’intensifier d’après Solitude, Silence et Temps. Je le sais, je le ressens un peu plus chaque jour. Je ne veux plus d’un monde comme celui d’avant mais celui d’après me fait peur. Il n’a aucun sens à mes yeux. J’attendais tellement une pause générale. Si ce n’était pas au détriment d’autres personnes, … Ce serait vraiment bien en ce qui me concerne. J’ai peur de ce monde d’après parce que je suis persuadée qu’il ne sera pas meilleur que celui d’avant, que les leçons ne seront pas tirées. J’espère me tromper…

Ne culpabilise pas de ne pas culpabiliser de ton confinement me dit Solitude.

Non, c’est vrai dit Silence, j’ai aussi enfin l’impression d’exister, je te comprends.

Temps s’en moque royalement, il dit que pour lui, cela ne change absolument rien. C’est vrai qu’il n’a jamais vraiment tenu compte des autres pour faire sa vie, c’est quand même un bel égoïste quand j’y pense. Ca fait rire Silence qui a capté ma pensée.

Temps me dit qu’Ennui voudrait bien passer. Mais je lui rétorque que nous sommes en confinement au cas où il aurait oublié, qu’il reste chez lui. Je ne me suis jamais trop entendue avec lui de toute façon, un peu trop pédant à mon goût. Temps a l’air déçu. Ca m’est égal.

Durant la journée, je les laisse tous les trois régulièrement sur le côté pendant que je télétravaille. Mais c’est de plus en plus difficile de se concentrer. Quand on perd un peu le sens de ce que l’on fait…

Solitude m’appelle. Rien, il ne sait rien faire sans moi celui-là.

Écrire (4).

Mais quand vais-je enfin avoir du temps pour écrire tout ce que j’ai à mettre en mots?

Bâillonnée par les contentions de mes obligations, empêchée d’exister par la plume, ligotée par la culpabilité de ce qui doit être fait.

Ca y est, le temps est là.

Mais l’âme y est si peu.

L’esprit est prisonnier de l’actualité. Comme possédé.

De temps en temps, il tente une échapée mais celle-ci est de courte durée et de qualité médiocre.

La peur, l’angoisse, l’incertitude prennent le dessus bien vite.

Sans cesse, la vague revient, se rappelle à moi et pourtant.

Pourtant tout est fait pour l’éviter et la laisser loin de mes pensées.

Espérons que le temps prenne le dessus sur l’angoisse…

Qu’il soit à côté de moi pour poser les mots, un peu comme maintenant.

Le plus souvent possible, espérons…

Photo : TPerdus

Plume paysanne (6)

Une fois la porte passée,

Le vent, cinglant, claque le visage patiné.

Les yeux âgés s’habituent peu à peu à la luminosité.

Une profonde inspiration, et la marche s’enclenche.

Le corps de ferme s’éloigne,

d’autres coeurs battants s’approchent.

d’autres âmes l’attendent, le sentent venir.

Une fois dans l’étable,

l’odeur âcre et familière prend possession des narines du vieil homme.

La machine se met en route, chaque geste, chaque mouvement

fait partie d’une routine qui ne demande plus que l’effort du corps.

Les murs de chaux, blancs sales

Enferment le travail de l’instant

La paume usée caresse le dos de chacune

Comme pour les saluer.

Le petit tabouret, bancal, comme de poupée

est attrapé avec vivacité et posé là,

près de l’une d’elle,

la préférée,

En premier temps, toujours.

Les mains fortes agrippent le pis doux et chaud.

Le geste sûr, répétitif fait s’écouler l’or blanc dans le récipient de fer

Des volutes légères de vapeur s’échappent

comme si elles ne voulaient pas se laisser prendre.

La bête s’agite un peu,

juste pour montrer sa vie.

L’homme grogne et crie.

La bête s’immobilise.

Le geste reprend, plus ferme.

L’animal est libéré.

Le lait est récolté.

Même opération, répétée, plusieurs fois, machinale.

Le dos souffre mais l’homme ne se plaint pas.

Jamais.

Journal confiné d’une évadée. (3)

Photo: TPerdus

Ce n’est qu’un début…

Il va falloir apprendre à sortir de sa peau. Il va falloir poser nos yeux sur l’Autre, vraiment.

Pas faire semblant.

Une renaissance des sens qui ne peut pas être l’exacte répétition de nos éloignements.

L’air n’a déjà plus la même odeur; le ciel, la même couleur.

Retour aux choses premières, à l’animal.

Pour redevenir des Humains.

Lister ce qui doit être fait, ce qui n’a plus d’importance.

Il fallait cela pour en faire le constat?

Triste.

Journal confiné d’une évadée. (2)

Photo : TPerdus

Solitude, Silence et Temps me questionnent.

Je n’ai plus le choix, les écouter.

Comment sera le monde après?

Comment sera ta vie ?

Qu’est-ce qui va changer?

Qu’est-ce que tu vas changer?

Est-ce que tu as compris?

Nous nous sommes réunis tous les trois

Nous voulions te poser ces questions.

Réfléchis.

Réfléchis bien.

Cette réunion est un cadeau précieux.

Fais-en bon usage!

Mais déjà le changement est en cours…

Journal confiné d'une évadée. (1)

Une semaine.

Une première semaine.

Encore combien de semaines?

Ca ressemble à une plainte?

Ce n’en est pas une.

Morning Sun – 1952 – Edward Hopper

Silence m’enveloppe, il est presque majestueux.

Je m’entends à nouveau penser.

Temps aussi s’étire à l’envi et fait son paresseux

Il se roule sur le sol, au soleil et fait le gros dos.

M’offre une chance unique de nous retrouver,

Solitude et moi.

Il était temps.

Tout devait s’arrêter.

Cape Cod Morning – 1950 – Edward Hopper.

Tout relâcher et réveiller ses sens.

Se désengourdir pour sortir du rêve.

Ouvrir grands les yeux et respirer

Lentement, profondément.

Essentiel ou accessoire?

Trier en soi l’accessoire et garder aussi le presqu’essentiel,

Pour le plaisir mais prendre le temps

de ne pas le faire au détriment des autres.

Grand nettoyage de printemps.

Réapprendre à penser, à marcher, à évoluer,

A écouter Silence qui parlait dans le vide.

Après un long sommeil.

Je m’avais manqué.

Pardon.